Eté 1955. Nous sommes à Chaumont en Haute-Marne. Les 650 hectares de la base de Sémoutiers accueillent depuis le 20 juin 1952, la Chaumont Air Base et le 48th FBW de l’US
Army. Comme dans plusieurs autres villes françaises sur la ligne de communication entre les ports de l’Atlantique et l’Allemagne, l’OTAN a implanté une base militaire américaine pour faire face à une possible agression soviétique.
Les autochtones supportent mal cette présence. Nous ne
sommes pas loin des années quarante, et cette occupation
américaine a des relents de déjà vu. Les autorités veulent
atténuer cet anti-américanisme qui s’intensifie ; sentiment attisé
par les membres de la section locale du Parti Communiste.
Pour le troisième anniversaire de l’ouverture du S.H.A.P.E, le
Colonel Arthur Emral, commandant de la base, a l’idée
d’organiser une sorte de portes ouvertes. Les Chaumontais
pourront visiter le site et rencontrer les GI’S. On pourra s'y
restaurer à l'américaine, déguster une Bud (Budweiser) ou un
Coca-Cola, cette boisson curieuse et bizarre. En un mot
rencontrer l’American Way of Life.
Le soir il les conviera même à une Dance Under The Stars au
cours de laquelle il espère bien que les dernières réticences
tomberont. Pour l’occasion, il fera venir spécialement des USA,
la section rythmique du Swing Boogie Band, un ensemble très
estimé à Chicago.
Pour jouer avec eux il faudra engager de jeunes musiciens. Ils
devront connaître, re-connaître et jouer cette nouvelle musique
afro-américaine.
Au travers du jazz, c'est la culture afro-américaine difficilement
« digérée » par les Etats-Unis que découvriront les Français. Et ils
la découvrent à l'époque où la France décolonise, à l'époque de
la chute de Diên Biên Phu, au moment de la naissance des
troubles en Algérie. Étonnante concomitance dans ce double
rappel identitaire de deux cultures colonisées...
Cette trame narrative, on l’aura compris, est prétexte à
dépeindre ce microcosme où se côtoient deux civilisations. Où se
« frottent » des racismes, des incompréhensions, des fraternités.
Où est né le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.
André FORNIER - Directeur Artistique de la Biennale du Fort |