Au sortir de la seconde
guerre mondiale, l’Europe ruinée se reconstruit en deux blocs. L’EST sous la tutelle du grand frère soviétique et l’OUEST grâce au soutien de l’oncle SAM et du «plan Marschal». Pris entre deux conceptions du monde, le vieux continent fait les frais de la guerre froide naissante et rêve à l’«American way of life».
La France des années 50 est rurale, archaïque, 60 % de sa population habite la campagne. Elle entame seulement, son accession à la modernité, par de profondes réformes de structures qui la conduiront, fin des années 70, à une société citadine dite «moderne».
Les américains se défient de la France, ce n’est pas une alliée sûre. Le parti communiste «fidèle de Moscou» recueille 22% des suffrages. Si ce dernier accédait au pouvoir, il pourrait créer un déséquilibre entraînant le pays et l’Europe à sa suite, en faveur de l’EST. Dès lors, pour le gouvernement américain, une solution s’impose. L’Europe doit devenir la première ligne de défense américaine en cas de conflit armé avec l’URSS. Ses populations doivent être convaincues du bien fondé de l’idéologie libérale, grâce à une énorme opération de propagande relayée par la télévision et l’industrie cinématographique hollywoodienne.
Ainsi, de 1950 à 1959, les effectifs de l’armée américaine vont croître régulièrement jusqu’à compter 100 000 GI’s sur le sol français, créant ainsi le précédent historique, d’installer des forces militaires étrangères en temps de paix, sur le sol d’un pays souverain. Tous les pays d’Europe sont sollicités. À la fois par le pacte de défense des pays de l’Atlantique nord (OTAN) ; et par un maillage très important de bases américaines, dont La France sera la pierre angulaire du système défensif, dotée de la quasi totalité des organes de commandement le «S.H.A.P.E.» (Suprem Headquarter Allied Power in Europe).
Hors hexagone, la France est dotée de colonies très convoitées pour qui veut installer une présence permanente en Méditerranée et bénéficier d’un accès direct aux réserves abondantes de pétrole du Proche et du Moyen Orient. La France est affaiblie car elle vit les heures douloureuses de la décolonisation, entamée en Indochine et poursuivie par les «évènements d’Algérie». Ce n’est donc pas sans crainte, mais aussi avec un certain soulagement, qu’elle accueille les propositions militaires américaines sur son sol.
Les points de divergence et de conflits entre autorités militaires et gouvernement français sont nombreux. Il y a d’abord le réarmement de l’Allemagne, ennemi héréditaire de la France, mais considérée par les américains comme la première zone de défense en cas d’invasion. Dans leur stratégie, l’Europe n’est qu’un no man’s land destiné à bloquer l’avancée des troupes ennemies. Il y a surtout la question du stockage des armes nucléaires (fusées Persching…) qu’ils installent, quelques fois à l’insu des pays d’accueil. De même, les bombardiers stratégiques survolent le territoire national sans en référer aux forces aériennes nationales.
Cette présence imposante génère aussi d’énormes problèmes de cohabitation. Dans des dizaines de villes de province (Orléans, Châteauroux, La Rochelle, Chaumont…) on assiste à l’installation de camps militaires, et alors que la crise du logement fait rage, des quartiers entiers sont réquisitionnés pour héberger les familles d’officiers. Les Français qui rêvent de s’identifier à James DEAN et autres Gary COOPER découvrent le visage des américains moyens en la personne de jeunes gens venus du «Bronx», aux moeurs souvent dissolues. Aussi les incidents, les confrontations violentes avec la population locale ne vont pas manquer et les motifs de désaccords, particulièrement en matière de justice, opposeront fréquemment autorités militaires US et gouvernement français.
Cependant la présence américaine a aussi ses bienfaits. Ces même villes bénéficient d’une économie nouvelle, créatrice de plusieurs milliers d’emplois. Il faut bâtir des baraquements, des logements, entretenir des routes, des pistes d’aviation, construire un oléoduc, un gazoduc, acheminer des matières premières par un pont aérien… Tous ces investissements sont payés en grande partie sur le budget américain, car les Français ne veulent pas financer les travaux d’infrastructure. C’est une véritable manne économique pour les uns, un pacte avec le diable pour les communistes qui voient dans cette dépendance grandissante, l’acte d’une soumission à ce qu’ils appellent déjà l’occupation américaine et contre laquelle ils mèneront une véritable guérilla, peignant et scandant partout le célèbre «US GO HOME».
Car les Américains exportent aussi leur technologie, leur confort, leur culture. C’est le règne de la modernité et de la fée électricité, (fers à repasser, réfrigérateurs…), de l’abondance, des trente glorieuses, et l’arrivée du JAZZ (swing, Bee Bop...) qui sonnent à nos oreilles comme des références à la joie, aux jours heureux qui suivirent la libération… Cette musique si suave, rythmée, pleine de vie que les soldats américains stationnés dans les bases, enseignaient aux jeunes Français, à l’occasion de ces fêtes (gigue) auxquelles ils conviaient les notables, les habitants, pour améliorer le climat avec la population.
C’est à cette époque que ce sont élaborées les bases de notre quotidien, nos choix, nos goûts pour la société de consommation. Le dollar comme monnaie d’échange international. C’est le début de l’américanisation du monde.
1958, marque le passage de la IVème à la Vème République. C’est le retour du Général De Gaulle au pouvoir. Celui-ci patientera jusqu’en 1962 pour dénoncer les accords avec les USA et l’OTAN qu’il considère comme l’instrument majeur d’influence sur les politiques des pays où les forces stationnent. Dès lors le retrait des troupes est entamé. Il se poursuivra jusqu’en 1967 avec son cortège de désillusions, la perte de milliers d’emplois, et les drames sociaux qui s’en suivront.
Mai 68, n’est pas loin...
Philippe LOPEZ d'après : "Les bases américaines en France" (1950-1967) Olivier Pottier chez l'Harmattan. |